00:02
La sorcière voit clair dans les recoins obscurs de la psyché humaine, tout comme la lune peut éclairer l'obscurité de la nuit. Raven Grimacy. Éteignez les lumières.
00:11
Fermez votre porte. Décrochez le téléphone. Nuit blanche, couleur 3.
00:46
Ma maman, ta maman, chasse les sortières. Ma maman, ta maman, leur bat les fangs de l'air. Ma maman, ta maman, une sortière ne pleure pas.
00:57
Vous savez que le diable ne sera jamais plus fort qu'un ministre de Dieu, non ?
01:00
Oui, monsieur, je le sais.
01:01
Dieu vous a élus pour nous aider à purifier ce village. Vous, vous êtes l'œil de Dieu.
01:08
Voici leur première et leur plus innocente victime. Depuis des mois, un pouvoir malin l'a détourné de moi.
01:16
Il y a des sorcières parmi vous !
01:18
Troisième sorcière, brûle sur le bûcher. Quatrième sorcière, elle sera fouettée.
01:27
Bonjour, bonsoir, bienvenue dans Nuit Blanche. Nuit Blanche, un podcast qui attend patiemment que la pleine lune brille dans l'obscurité pour vous raconter à la lueur d'une bougie une histoire vraie. Une histoire nimbée de mystères et d'émotions pour affronter nos peurs, nos doutes et remettre en question notre compréhension du monde au-delà de toute limitation.
01:54
Dans ce nouvel épisode, et avec la participation du magicien du son Franck Courpris, nous allons aborder le thème de la magie avec Anna Gueldi. Anna Gueldi, dernière sorcière européenne, torturée, jugée, puis condamnée à mort en Suisse, dans le canton de Glaris, pour avoir utilisé, je cite, de la magie noire et fait un pacte avec le diable.
02:23
Nous allons vous raconter sa vie, sa fin tragique, mais aussi son inattendue et extraordinaire réhabilitation au début du XXIe siècle. Nous dédions cet épisode à toutes celles et ceux qui pendant des siècles ont été persécutés, torturés, brûlés, décapités parce qu'ils étaient différents, parce qu'ils étaient les héritiers de traditions ancestrales et magiques, en lien avec le cosmos, le règne végétal, animal, avec le féminin sacré, avec ce savoir que tous les autres avaient perdu, si bien qu'ils tuèrent, pensant pouvoir ainsi éradiquer à tout jamais leur peur de l'inconnu.
03:01
Mais aujourd'hui, parce que les temps ont changé, allons ensemble sans crainte ni préjugé à la rencontre de cet autre qui ne nous ressemble pas, mais aussi de la sorcière ou du sorcier qui est en chacun de nous.
03:16
Une nuit, j'entendis comme des pas feutrés. Quelqu'un entra dans la pièce à côté et se mit
03:46
J'ai vu votre pouvoir ! Vous êtes de mèche avec l'antéchrist !
03:59
On pense souvent que la chasse aux sorcières est une pratique moyenâgeuse qui se perd en des temps obscurs, du Dark Ages, comme disent les Anglais. Une période barbare, ténébreuse, souillée par la violence, la misère, la guerre et le sang que méprisait tant Rabelais. Mais c'est une erreur historique. La confusion vient sûrement du fait que la réalité s'est au fil du temps diluée dans de nombreuses croyances populaires, alimentées par toute une littérature de contes et légendes plus ou moins effrayantes.
04:29
Viens avec moi. Va attendre dehors, petit, et reste-y. Quoi que tu entendes, reste-y.
04:39
Dans les faits, même si en effet les premiers contours de cette tragédie humaine se dessinent pendant le Moyen-Âge tardif, aussi étrange que cela puisse paraître, c'est à une autre période de l'humanité qu'elle va se répandre à la vitesse de la peste dans toute l'Europe. Cette période, c'est celle du renouveau esthétique, architectural, inspiré par l'humanisme, la philosophie, la littérature et l'art de l'Antiquité classique qu'on appelle la Renaissance.
05:08
Je n'ai plus cette chose en moi aujourd'hui.
05:11
Pourquoi ? Que vous manque-t-il aujourd'hui ? Serait-ce parce qu'ici, il n'y a pas de mauvais esprit ? Mais qu'il y en avait ce jour-là à l'audience ?
05:20
Je n'ai jamais fait un seul esprit, monsieur.
05:22
Alors évanouissez-vous de vous-même.
05:24
Allez, obéissez.
05:27
C'est à l'aube de cette nouvelle ère qui se caractérise par un essor intellectuel et une plus grande importance du savoir rationnel de notre monde qu'une première vague de répression fut menée par les tribunaux de l'Inquisition dès le milieu du XVe siècle.
05:42
Voulez-vous avouer que vous avez été souillés par l'enfer ?
05:47
Ou restez-vous suppos du mal et fidèle à Satan ?
05:52
Que dites-vous ? En 1460, dans la ville d'Arras, plus de 30 personnes sont jugées pour sorcellerie. 12 seront immédiatement exécutées. Et ce n'est que le début d'une longue période de troubles et de terreurs.
06:05
Suite à la publication en 1484 de la bulle pontificale « Soumis desiderantes affectibus » par Innocent 8, l'Église ne pourchasse plus seulement les hérétiques, mais aussi les suppôts de Satan.
06:20
Pour avoir commis le crime de sorcellerie, sont de cette Église, avec sa bénédiction et son espoir de rédemption, désormais excommuniés.
06:36
Non, non, non, non, non !
06:42
De quoi redonner un second souffle à une chrétienté qui souhaite, comme au temps des croisades, réaffirmer son autorité en créant de toutes pièces de nouveaux ennemis à combattre. Tremblay, pauvres croyants, les épidémies, les guerres et les famines ne sont que les prémices annonciatrices d'une nouvelle apocalypse voulue par les forces démoniaques qui sont ici sur terre parmi vous.
07:05
Je ne suis pas une sorcière, vous irez tous bouler en enfer !
07:20
Le pape exhorte donc tous les chrétiens à persécuter, à exterminer ceux et celles qui ont lié un pacte avec le diable pour sauver la chrétienté de la menace satanique. ...
07:40
Pendant l'Inquisition, au XVe siècle, dans le pays de Vaud, la majorité des condamnés sont des hommes. Dans le reste de l'Europe, c'est entre 30 et 40%. Un pourcentage qui va par la suite largement diminuer, car les tribunaux vont se concentrer sur l'éradication des sorcières.
07:57
Entendez-vous cela ? Un suppôt de Satan ! Graine de démon, vous avez entendu ? Réveillez-vous ! Sortez de ce sommeil !
08:09
Avez-vous passé un marché impie avec ce bouc ? Répondez si ce n'est qu'une invention !
08:15
Deux frères dominicains vont grandement participer à la justification de la persécution des femmes.
08:22
Heinrich Kreimer et Jacob Sprenger, en 1486, rédigent et publient le premier manuel de démonologie, le Maleus Maleficarum, marteau des sorcières en français. La première partie du livre traite de la nature, de la sorcellerie. La seconde explique comment procéder à la capture, instruire le procès, organiser la détention et l'élimination des sorcières.
08:49
Remarquez bien qu'on parle ici de sorcières et non plus de sorciers.
08:53
Je ne vous suivrai plus jamais ! J'aime Dieu !
08:59
Il vous a forcé à faire l'œuvre du démon !
09:02
Il vient vers moi la nuit pour que je signe !
09:05
Signez quoi ? Le livre du mal ? Le livre du diable ?
09:10
La folie meurtrière va aller en s'intensifiant, surtout en Écosse, dans les Pays-Bas espagnols, en Hongrie, dans les Pyrénées, le Jura et même les Alpes. Dès 1580, ce sont les tribunaux civils qui prennent le relais. Pendant une centaine d'années, plus de 100 000 personnes seront tuées.
09:28
Signez l'ensemble de ces mandats pour arrestation et interrogatoire. Mais il faut intervenir.
09:33
J'ai apporté le malheur sur ces pauvres gens.
09:37
Pas s'ils ont la conscience tranquille, monsieur Nurse. Vous commettez une erreur. Il faut choisir où on est pour cette cour ou où on est contre. Il n'y a pas d'alternative. Une ère nouvelle se lève. Une page de l'histoire.
09:58
Nous ne vivons plus les années noires de l'obscurantisme, où le mal se mélangeait au bien pour abuser le monde. À présent, par la grâce de Dieu, les bons et les mauvais sont entièrement départagés.
10:17
J'espère que vous trouverez votre place auprès de nous.
10:21
En Suisse, 6000 personnes sont condamnées au bûcher, dont 3500 Romandie, qui est la championne d'Europe par rapport au nombre d'habitants. Les historiens estiment que sur une moyenne de 10 accusés, il y avait 8 femmes pour seulement 2 hommes.
10:36
Entre 1580 et 1640, 75% des personnes incriminées sont des femmes. Et ce sont toujours des personnes de petites conditions. De quoi se poser la question ? De quel côté était véritablement le mal et l'irrationnel pendant ces grandes vagues de persécutions ?
10:53
Rappelez-vous, vous avez eu l'occasion de distinguer les bons et les mauvais.
10:57
Dans la seconde partie du XVIIe siècle, des prises de conscience individuelles puis collectives se manifestent dans les élites de la société.
11:05
Ici et là, des voix commencent à s'élever contre cette chasse aux sorcières, qui semble être d'une époque révolue. Mais ce n'est pas pour autant qu'une femme seule, indépendante, différente, peut se sentir à présent sécurité. Des foyers d'ignorance, de violence, d'intolérance font de la résistance et des tribunaux locaux s'entêtent dans leur mission de grande purification de la population.
11:28
Je ne serai en repos que lorsque chaque pousse, chaque arpent de cette province pourra regagner le Saint de Dieu.
11:41
Le chemin sera long avant l'arrêt des procès, des brutalités, des bûchers, afin que nos oreilles puissent enfin percevoir dans le lointain le balbutiement d'un début de pardon.
11:58
Avant tout, je tiens à dire que je n'ai pas d'idée particulière sur ce que vous faites. Il est vrai qu'il ne serait pas sorcier de... Ça ne me regarde pas, ce que vous faites. Chacun de nous est libre.
12:19
24 octobre 1734, Zenwald. Une petite fille vient de naître. Elle s'appelle Anna Goeldy. Zenwald se trouve en Suisse, dans la vallée singaloise du Rheintal, à la frontière de la principauté du Liechtenstein. Pendant 500 ans, ce petit territoire fut la propriété des barons de Saxe. Vers 1200, il s'installe dans le château de Horn Saxe, qui vient tout juste d'être construit. Après de nombreuses années de prospérité, en 1615, quand l'argent vient à manquer, la petite noblesse cède ses terres au canton de Zurich.
12:59
Au XVIIIe siècle, toute la région est encore sous domination zuricoise. Pour maintenir son autorité sur les populations locales, le Patricia et le Conseil de Zurich, constitué de puissantes familles protestantes, envoient sur leur possession des Baïs. Un Baï est le représentant d'une autorité sur un territoire.
13:19
Savez-vous où vont les êtres corrompus après leur mort ?
13:24
Ils vont en enfer.
13:25
Et qu'est-ce que l'enfer ?
13:27
Un abîme empli de flammes.
13:29
Aimeriez-vous sombrer dans cet abîme et y brûler pour l'éternité ?
13:33
Non, monsieur.
13:35
Comment comptez-vous y échapper ?
13:37
Il me faut rester en bonne santé et ne pas mourir.
13:41
Que pouvez-vous me dire de sa famille ?
13:44
Le père d'Anna se nomme Adrien Guldi. Il est paysan. Il s'occupe d'un champ de lin et cultive un peu de maïs et des pommes de terre au pied d'un imposant panorama montagneux. Sa mère, Regina Buller, tisse le lin avec son rouet.
13:59
Voici le piédestal de la famille. Et vous allez devoir y demeurer toute la journée. Vous n'aurez ni à manger, ni à boire pour vous apprendre à quel point est dure la vie d'une pêcheresse.
14:12
On a beau être au temps des Lumières, ce nouveau rayonnement intellectuel a bien des difficultés à éclairer ces petits villages d'Alpages où la majeure partie de la population analphabète travaille au champ. Elle survit dans des conditions difficiles, avec de maigres moyens de subsistance, dont une partie d'ailleurs, et toujours la meilleure, est réservée au bail. Cette institution charitable, à quoi vous êtes-elle préparée ? Avez-vous reçu une éducation solide ? Bien trop pauvre pour apprendre à lire et à écrire, Anna, dès son plus jeune âge, va gagner sa vie en tant qu'employée de maison.
14:49
À l'âge de 14 ans, elle est domestique dans une exploitation à la campagne près de Meyenfeld. Les conditions de vie sont insupportables pour une jeune enfant.
14:59
Comment était-elle ? C'était une jeune fille sauvage et passionnée. Elle brillait trop fort pour notre monde.
15:10
À 28 ans, elle travaille pour le presbytère de Zenwald. C'est pendant une journée à la vigne qu'elle rencontre un certain Jacob Rodurneur. Il a 23 ans et il deviendra le père de son premier enfant. Mais Jacob insiste pour que cette liaison reste secrète à cause de son patron. Il veut devenir compagnon et un compagnon ne doit pas s'occuper des femmes.
15:32
Lorsqu'elle tombe enceinte, Jacob est déjà parti. Il veut devenir menuisier à Paris, mais renonce à son projet pour s'engager dans les troupes hollandaises. Elle ne reverra plus jamais son amant, qui à l'âge de 23 ans, préférait conserver sa liberté plutôt que d'assumer son rôle de père. Devez-vous remuer le couteau dans la plaie ?
15:52
Pour un homme, la dignité est un garde-fou, un rempart contre la folie.
15:56
Une dame, parfois, aime à s'amuser.
15:59
Anna tente jusqu'à l'accouchement de cacher sa grossesse.
16:02
Un bébé va naître, mais il est en mauvaise santé. Il va suffoquer pendant la nuit. Comme un malheur n'arrive jamais seul, elle est dénoncée par une connaissance à la justice. Une justice cruelle, arbitraire, qui accuse cette pauvre jeune mère en deuil d'être coupable d'infanticide. En guise de punition, la femme de chambre est publiquement humiliée, puis placée en résidence surveillée. Ce qui l'oblige à vivre dans la maison de sa sœur pendant six années.
16:31
Au bout de trois ans, elle s'enfuit dans la nuit. Sa sœur Barbara et son beau-frère ne la regretteront pas que le feu ne l'emporte loin et bon débarras.
16:40
J'aimerais que les femmes puissent mener une vie aventureuse, comme les hommes. Je trouve douloureux de me dire que l'horizon que je vois sera toujours ma limite. Je rêve parfois d'avoir suffisamment de courage pour le dépasser. Si je pouvais voir tout ce que j'imagine, je n'ai jamais vu une vie...
17:03
Pour fuir ce souvenir douloureux, Anna quitte sa région natale et part travailler chez un filateur de Saint-Gal. Puis elle s'installe dans le canton de Glaris. Elle s'occupe des tâches ménagères chez un relieur. C'est une constante chez Anna, ne jamais rester trop longtemps au même endroit. Ce n'est pas la monotonie de son travail qui l'effraie. Mais Anna est séduisante et elle a du caractère, ce qui lui confère ce petit quelque chose en plus que les autres femmes de son époque n'ont pas. Alors, à un moment ou à un autre, dans le silence de la nuit, la porte de sa petite chambre nichée sous les combles s'ouvre, tout doucement, et un homme qui vient tout juste de quitter la chambre conjugale se glisse dans son lit, sans faire de bruit, pour jouir des plaisirs de l'interdit.
18:07
Nous sommes en 1768. Anna se présente devant un manoir montagnard construit par l'architecte d'état Gaspard Schmitt au XVIIe siècle. La bâtisse imposante de cet étage est celle de la famille Zwicky qui habite dans le centre du village de Molisse, sur la Kreuzkasse. C'est la plus influente et riche du pays.
18:27
Travailler ici semble être de toute évidence un emploi à vie. Mais un nouveau jeu de séduction déraisonnable, coupable, s'installe entre la nouvelle domestique et le fils du pasteur. Ce jeune médecin prénommé Melchior et qui est de 11 ans son cadet. Mais qu'est-ce que vous faites ?
18:43
Quelle importance pour toi ?
18:45
Je ne suis pas ton mari. Tu as fait de ma vie un enfer. Et si tu imagines que je serais venger en souffrant seul, tu divailles.
18:52
J'ai fait de votre vie un enfer ?
18:54
De cette union secrète naîtra un enfant, mais il va mourir. Dans quelles circonstances ? Personne ne le sait. Même si cette affaire est soigneusement cachée, pour éviter tout scandale, voire même un nouveau procès, il est temps pour la bonne de prendre congé de la famille Swicky. En 1774, Anna, avec sa valise à la main, quitte le cœur brisé son jeune amant, qui lui promet que les temps sont en train de changer, que les choses vont s'arranger. Mais ils ne se reverront plus jamais.
19:26
Sa nouvelle condition me paraît avoir fortement éprouvé cette jeune femme. Elle manque à l'évidence de l'affection que lui doit une certaine personne. Oui, elle-même !
19:35
Elle est ce qu'elle est devenue.
19:36
Contrainte à l'errance et l'exil, Anna se met au service d'un armurier.
19:40
J'espère ne pas rester trop longtemps à votre charge. Alors dites-moi quel emploi vous irez ? Indiquez-moi où trouver du travail, c'est tout ce que je vous demande.
19:47
Par un beau matin de septembre de l'année 1780, un serrurier de la commune de Glaris lui parle d'un poste à pourvoir chez les Choudis. Madame Elisabeth Choudis va sur ses 30 ans. Monsieur est docteur et juge au conseil des cinq de la ville.
20:04
Cela serait ses huitièmes ou neuvièmes patrons, peut-être les derniers, car malgré son tempérament fougueux, un ingueuldi qui vient tout juste d'avoir 46 ans aimerait bien goûter un peu plus de stabilité et s'offrir, ne serait-ce que par procuration, une vie de famille heureuse et épanouie.
20:23
Il semble brusque et lunatique.
20:28
Quel genre d'homme est-il ?
20:31
Oh, c'est un bon maître. Il est également de bonne compagnie.
20:39
Sauf lorsqu'il a de mauvaise humeur. Clarisse semble l'endroit idéal pour ce nouveau défi professionnel. La ville prend de l'importance dans la région grâce à son industrie de filature de coton et d'impression de tissu. La première fabrique d'Indienne est créée en 1740 par Johann Heinrich Streif.
20:57
L'entreprise imprime surtout des mouchoirs et des indiennes aux motifs rouges et bleus qui font son succès. Monsieur Streif meurt en octobre 1780 et lègue son empire prospère à ses gendres Johann Heinrich Blumer et Johann Tschudi.
21:15
Johan Jacob Choudy, pour être exact, qui est déjà le très honorable et respecté premier pasteur de Glaris, membre du tribunal ecclésiastique, oncle d'Elisabeth Choudy et parrain de la petite Anna Maria. Le ciel et l'enfer bataillent à mort et chacun de nous mensonge et mis à mal. Je ne veux pas !
21:34
Oui, le souffle glacé de Dieu va frapper.
21:41
Rêvant déjà à son nouveau foyer, Anna Guldi arrive en fin de matinée devant la maison des Tchoudi. Une maison de cinq étages, massive, presque agressive, pour affronter les rudes mois d'hiver. Elle tire la sonnette. C'est une vieille femme qui vient l'accueillir.
21:58
Je vous conduis à votre chambre.
21:59
Elle demande de la suivre.
22:02
Suivez-moi, je vous prie.
22:05
Au premier étage, Anna, debout, les mains croisées, découvre une vaste salle de séjour richement décorée, avec un poêle en faïence, une grande glace avec son cadre doré, un canapé et des chaises aux pieds sculptés.
22:20
Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. Ça doit vous plaire de travailler ici.
22:25
Elle fait face, à présent, au docteur Chudi, qui la regarde de la tête aux pieds.
22:30
Anna, c'est vrai, ment un peu sur son âge, car elle fait plus jeune d'une dizaine d'années. Madame Thudy est impressionnée par son assurance. Elle qui vient de perdre sa bonne, la docile et craintive Stini, que les enfants s'amusaient à tourmenter. À bout de nerfs, elle a déposé il y a quelques jours son tablier.
22:50
C'est avec une moule à cive que Mme Chudy prend la parole et se plaint que de nos jours, on ne puisse plus trouver de personnel qualifié sur qui l'on peut compter.
22:59
Vous avez une belle toilette, ma fille. Merci, madame. Vous en changerez tout de suite, n'est-ce pas ? Oui, madame. Portez-moi de votre dernière place, je vous prie.
23:11
À ce sujet, pour être sûre de ne plus se tromper, elle demande à Anna chez qui elle a déjà travaillé. Résolue à poser ses valises dans cette nouvelle demeure, la bonne cite le filateur de Saint-Gal, la cure de Zenvald et la famise Vicky de Molisse.
23:28
La maison était-elle grande ? Oui, madame. Qui était chargée de l'entretien ? Le valet de chambre et moi-même. Êtes-vous propre ? Certainement, madame.
23:41
Les yeux de la maîtresse de maison s'illuminent, la prestigieuse famille Zwicky. Anna tend son certificat de recommandation signé de la main de Madame Zwicky, la veuve du pasteur décédé il y a de cela quelques années.
23:56
Il n'en fallait pas plus pour impressionner Madame Tchoudi, qui dès cet instant annonce officiellement qu'Anna entre au service de la famille, car avoir sous son toit l'ancienne domestique des Zwicky, voilà de quoi donner encore un peu plus de prestige et d'éclats au docteur et à son épouse. Anna s'occupera donc des tâches ménagères, de la cuisine, des provisions, mais pas du jardin.
24:22
Vous allez me suivre, oui.
24:24
Je vais vous faire visiter la maison et vous mettre au courant de la besogne. Ah, avant tout j'ai quelques recommandations à vous faire.
24:30
Une fois les consignes dictées, Anna fait très rapidement connaissance avec toute la fratrie de Choudi. Il y a Suzanne l'aîné, grande et raisonnable. Puis arrive le petit de 4 ans, Heinrich, que sa mère appelle Henri. Il veut devenir docteur comme son papa.
24:47
Enfin, c'est au tour d'Anna Maria d'entrer comme un courant d'air dans la pièce. C'est une fillette de 8 ou 9 ans, tout à fait charmante, mais un peu turbulente.
24:56
Je suis la sorcière de la forêt et je viens vous emporter tous les deux. Sur mon balai, je vole entre les branches des arbres.
25:03
Il est temps pour la bonne de prendre ses quartiers au tout dernier étage dans une chambre étroite et mansardée. Une commode, un lit et une fragrance désagréable au relant de poussière et de moisie.
25:26
Anna ouvre la petite fenêtre qui donne sur la montagne. De toute façon, à Glaris, qu'importe la direction dans laquelle vous souhaitez regarder, vous êtes cerné par les monts, les pics et les sommets. C'est un fait. Glaris est une des communes les moins ensoleillées du pays. Durant l'hiver, le feu ne peut y être tempétueux et vous coller de sacrées migraines que Mme Chudy a de la peine à supporter.
25:54
En dehors de ces épisodes de fun, la région est souvent prise dans le brouillard et les nuages bas. Anna prend très vite ses repères dans la vaste demeure. C'est à elle que revient la tâche chaque matin, avant les premières lueurs de l'aube, d'allumer le poêle et de préparer le café au lait.
26:23
Madame Chudy s'avère une maîtresse de maison exigeante. Elle impose à Anna le port de la coiffe pour respecter les codes de la bienséance. Certes, Anna et Elisabeth vivent sous le même toit, mais Madame Sévertu a bien marqué la frontière sociale qui les sépare. Ce sont deux mondes qui se côtoient, mais qui ne se mélangent pas. Sauf quand un désir irrépressible s'empare de vous. Dès les premiers mois, le docteur Chudy abuse de son autorité et du corps d'Anna, comme d'autres d'ailleurs auparavant.
26:57
Il a des remords certes, mais les pulsions presque animales sont plus fortes que la culpabilité. Anna cède à ses avances, mais a-t-elle vraiment le choix ? Les services sexuels sont requis quasiment au même titre que les autres, et l'usage de servir le plaisir du maître est monnaie courante.
27:16
En voilà assez !
27:19
Ce sera tout pour l'instant.
27:30
Émile Zola parle dans son ouvrage « Fécondité » du long cortège des servantes engrossées et chassées au nom de la vertu bourgeoise. Et Marie-Victoire Louis nous rappelle dans son livre « Le droit de cuissage » sorti en 1994 que la domestique ne s'appartient pas, elle appartient à la famille de son maître.
27:50
Abus, humiliation, grossesse non désirée, avortement clandestin, isolement, violence. C'est le quotidien de très nombreuses servantes dans l'Europe du XVIIIe siècle. Anna n'y échappe pas.
28:06
Anna ?
28:11
Monsieur, vous m'avez fait peur.
28:15
Loin de moi cette idée.
28:17
Tournez-vous, je vous prie. Laissez-moi me rhabiller.
28:20
Si je me tourne, je ne verrai plus votre poitrine si généreuse.
28:24
Monsieur, je ne suis pas d'humeur.
28:29
Votre couche est bien confortable. Allons, monsieur, s'il vous plaît.
28:33
Laissez-moi.
28:35
Je vous ai déjà dit. Chose dite n'est pas forcément recevable. Surtout de la part d'une belle femme comme vous.
28:49
Voilà déjà un an qu'Anna Gueldi est au service des Tchoudi. Les choses semblent faites pour durer. Mais une dispute va, semble-t-il, tout faire basculer.
29:00
Anne ! Anne-Marie, un peu de calme, là, je vous prie.
29:05
Un mardi matin, la petite Anna Maria, très excitée, saute une nouvelle fois sur le dos d'Anna, tire sur sa jupe et enlève sa coiffe. La grande sœur d'Anna Maria, Suzanne, qui assiste à la scène, désapprouve totalement les agissements de la petite effrontée qui, en guise de provocation, lui tire la langue.
29:24
Anna Maria, ça suffit ! Qu'est-ce qui se passe ici ? C'est Anna Maria, maman. Elle tire les cheveux d'Anna. Maman, c'est faux ! Suzanne, veux-tu te taire ? Accuser ta sœur ainsi. Monte dans ta chambre, tu ne déjeuneras pas avec nous. Et vous, Anna, ne restez pas comme une potiche. Réparez votre faute.
29:42
Pendant qu'Anna remonte dans sa chambre, afin de remettre un peu d'ordre dans ses cheveux, Suzanne dénonce avec véhémence à sa mère les tourments que subit la pauvre servante depuis le début de la matinée.
29:54
Madame, contre toute attente, ne réprimande pas la petite friponne, mais sa grande sœur venue moucharder. Elle sera giflée. Pendant qu'Anna arrange ses rubans, une jeune fille en pleurs monte quatre à quatre les escaliers.
30:16
Elle la prend dans ses bras pour la consoler. Suzanne, entre deux sanglots, raconte ce qui vient de se passer. Un flagrant délit d'injustice qui met Anna dans une colère noire. En descendant vers la cuisine, Anna croise Madame. Elle serre les poings, ravale sa colère et prend la parole pour tenter de disculper l'innocente.
30:37
C'est sa soeur Anna Maria. Ne vous en mêlez pas.
30:45
Je n'ai pas de conseil à recevoir d'une femme aussi sournoise et volage que vous. Je sais ce que vous faites et je vous prierai de rester en dehors de mon ménage.
30:55
Pour aujourd'hui, cette histoire s'arrêtera là. Ainsi en avait décidé la maîtresse de maison qui, de par sa position hiérarchique, a toujours raison.
31:17
Nous sommes le mardi 19 octobre 1781, quelques jours après l'incident de la gifle. Anna rassemble les tisons et ravive le feu afin de préparer le petit déjeuner de la famille Choudi. Pour la petite Anna Maria, c'est une tasse de lait. Ayant presque fini d'avaler son breuvage, tout à coup elle s'écrit « Regarde maman, il y a une aiguille dans ma tasse ! » Elisabeth lance un regard réprobateur en direction d'Anna, sans lui demander d'explications supplémentaires.
31:47
Mais le plus étrange reste à venir, car les jours suivants, la scène se répète. On retrouve d'autres aiguilles au fond de la tasse d'Anna Maria, alors qu'on ne constate rien dans celle des autres enfants de Choudi.
31:59
Maman !
32:00
Maman, il y en a une autre ! Montre-moi ! Mon Dieu !
32:04
Anna ! Anna, venez ! Oui madame, j'arrive ! Une autre aiguille, vous la voyez ?
32:13
Madame demande à monsieur d'aller voir la domestique pour tirer cette affaire au clair. Monsieur, c'est vrai, a bien d'autres choses à faire dans son cabinet, mais pour ne pas envenimer la situation, il s'exécute. Il lui demande si elle serait tout à coup devenue négligente. Anna répond qu'elle fait ce qu'elle a toujours fait et décrit précisément le rituel du matin qui n'a jamais varié dans la préparation et la présentation depuis son arrivée dans la maison.
32:40
J'essaye, je fais de mon bien !
32:45
Le samedi matin, Elisabeth Choudy descend elle-même inspecter en cuisine la marmite et le lait. Mais elle ne découvre rien de suspect. Et pourtant, à la fin du petit déjeuner, on découvre de nouvelles aiguilles dans le bol d'Anna Maria.
33:04
La gueulier désemparée, c'est elle qui a versé le lait puis le café et il n'y avait strictement rien au fond des tasses. Quelle sorte de tour pernicieux cherche-t-on à lui faire et pour quelles raisons ?
33:15
Croyez-vous que parce que je suis pauvre, invisible, banal et humble, je suis dénuée d'âme et de cœur ?
33:24
Le dimanche matin, la attention est encore montée d'un cran.
33:29
Toute la famille se demande ce qu'il va encore se passer. Henri se moque de sa sœur Suzanne, qui pleurniche parce qu'elle a peur d'avaler une aiguille. Madame Choudy ordonne à sa fille de boire, puis inspecte sa tasse dans les moindres recoins, pour finalement ne rien trouver. Soupir général de soulagement, en ce jour du Seigneur, tout est redevenu normal chez les Choudy.
33:55
Plus tard dans la journée, Madame s'est absentée. À la maison, il est 16h. Les enfants boivent consciencieusement dans la cuisine leur café au lait. Quand subitement, la petite Anna Maria pousse un crich trident. Elle vient de découvrir au fond de sa tasse une épingle courbée qu'elle apporte en pleurs à son père.
34:19
« Regarde, c'est une véritable souillon.
34:21
» Le docteur interpelle la servante sur un ton réprobateur et lui dit « Anna, il faut que cela cesse. Ma femme va finir par en perdre la tête.
34:30
» On retrouve aussi une autre épingle dans un morceau de pain que la bonne avait comme d'habitude mis à tremper dans du lait.
34:36
« Elle était cette fois dans la mouillette de pain de notre petite Anna.
34:41
» « C'est vous qui l'y avez mise, n'est-ce pas ?
34:44
» « Non, madame. » C'en est trop pour la famille Chudi qui vit dans l'angoisse et la peur.
34:49
On cherche à nuire à ce qu'ils ont de plus cher, leurs enfants. Mais qui dépose ces épingles au fond des tasses ? Et par quelle méthode ? Il faut procéder par élimination. Et tout en haut de la liste des suspects, figure la bonne, qui même si elle ne cesse de clamer son innocence, semble être la coupable toute désignée.
35:09
Madame Chudy l'avait dit à une de ses amies. Cette femme a trop de caractère et de beauté pour être une simple domestique. Le lundi 25 octobre, Anna est renvoyée par Madame Chudy.
35:28
Je ne ferai rien de tel. Ne me mentez pas, Anna. Ne me mentez pas.
35:33
Depuis mardi dernier, nous trouvons chaque jour des aiguilles au fond du bol de lait de notre petite Anna Maria. Et aujourd'hui, c'est dans le pain que je la trouve.
35:41
Voulez-vous donc sa mort ?
35:43
Non, madame.
35:45
Je ne vois pas d'autre solution que de vous renvoyer.
35:47
Madame, je vous en prie. Je ne sais pas d'où viennent ces aiguilles. Ce matin, j'ai fait exprès de ne pas remplir son bol pour que vous voyez que je dis vrai. C'est vous qui vous en êtes chargée. C'est bien ce que je dis. Sans bol de lait, vous avez donc mis l'aiguille dans le pain ?
36:01
Je vous demande de faire vos affaires et de sortir de chez moi immédiatement.
36:05
Madame, je vous supplie de me croire.
36:07
Tout ce que je dis est vrai. Sortez de chez moi !
36:14
Une injustice de plus, une colère de plus a ravalé. Surtout ne rien faire et se taire.
36:22
Mais ça, ce n'est pas possible quand on s'appelle Anna Gueldi. La servante se rend immédiatement chez son ami Rudolf Steinmüller, un homme de 59 ans dont le métier est serrurier. C'est lui qui lui avait trouvé cette place de domestique chez les Tchoudis. Après avoir longuement écouté Anna, qui est dans tous ses états, il réfléchit. La solution, pense-t-il, serait de s'adresser aux bailles de la ville.
36:48
Apeurée mais déterminée, Anna suit les conseils du serrurier et dépose plainte personnellement en mentionnant qu'on l'avait chassée pour une sombre histoire d'apparition d'épingles dans des tasses de lait.
36:59
Quand je suis endormie, mon esprit s'échappe de mon corps pour aller danser avec le diable.
37:04
Le bailli hoche la tête et souhaite se débarrasser au plus vite de cette affaire abracadabrante. Il l'envoie donc chez le pasteur qui n'est autre que l'oncle d'Elisabeth. Lui nous dira si son mal est naturel ou non.
37:17
Un pasteur qui trouve cette jeune femme d'une grande insolence. Venir ici, remettre en cause l'honorable et respectable famille Choudi pour une comédie d'épingle. Ses yeux sont remplis de mépris pour cette petite effrontée. Partez à présent, quittez le pays, lui dit-il, en lui tournant le dos. Dans l'après-midi, Anna retourne voir le bailli qui s'aligne sur cet avis.
37:40
Vous êtes devant l'instance judiciaire suprême qui régit cette province. Le savez-vous bien ?
37:45
Anna, seule et désemparée, sonne une dernière fois à la porte de son patron. Elle hésite entre récupérer ses affaires ou alors, peut-être, demander pardon. Monsieur Choudi vient à sa rencontre. Elle n'est pas invitée à entrer dans la maison. On lui remet ses habits et ses maigres économies.
38:05
Vous ne me craignez pas. Vous cachez fort bien votre courage.
38:13
Pleurez donc, ce sera votre seule distraction dorénavant.
38:17
Vous êtes sa lame cruelle, mais vous devez avoir un cœur.
38:23
Anna décide de se réfugier chez son ami Steinmüller. Sa femme, Dorothée, arrive vers midi et raconte que dans tout le village, on ne parle plus que de cette histoire d'épingle. On dit qu'Anna a forcé les filles Chudy à manger des aiguilles. Anna comprend vite que, même sans procès, tout le monde l'a déjà condamnée. C'est une mauvaise femme, une infanticide, une jalouse. Gardez toujours un œil sur elle.
38:48
Elle a la malice dans le sang. Ça me désole de devoir vous confesser que c'est une menteuse.
38:59
Soyez assurés que nous parviendrons à extirper la vilainie de cette jeune pousse si ingrate envers sa bienfaitrice.
39:07
C'est avec le cœur lourd, un profond sentiment d'injustice et d'impuissance qui lui serre le ventre qu'Anna quitte Glaris le 29 octobre 1781. ...
39:27
La domestique n'est plus là, et pourtant, elle n'a jamais été aussi présente dans les discussions des glaronnais et des glaronnaises. Certains prennent partie contre les tchoudis, car tout le monde sait que les bonnes ne tiennent guère plus de quelques semaines dans cette famille qui, sous des airs bourgeois, maltraite ses employés.
39:47
D'autres, au contraire, clament à qui veut bien l'entendre que cette gueule-die avait déjà été condamnée par le passé à coups de verge pour le meurtre de son premier bébé. Oui, c'est une tueuse d'enfants dont il faut se méfier.
40:07
Faudrait-il que je t'écoute alors que le diable parle par ta bouche ?
40:10
Au début du mois de novembre, Anna est toujours au centre des débats. On vient d'apprendre que la petite Anna Maria ne se porte pas très bien, elle fait des crises étranges, se met à trembler violemment et tient des propos incohérents.
40:25
18 jours après les premières apparitions d'épingles, la jeune fille est constamment alitée. Tout à coup, un cri d'enfant retentit dans la maison. Madame Judy, affolée, court dans le couloir, manque de tomber dans les escaliers. Anna Maria hurle à la mort. Elle vient, elle arrive, elle la sent dans ses entrailles. Lorsque la mère arrive dans la chambre, l'enfant extrait de sa bouche, au bout d'un long filet de sang et de salive, une nouvelle épingle.
41:05
Dès ce jour, Anna Maria se met à vomir des épingles. Jamais plus d'une seule à la fois, mais la scène peut se répéter six à sept fois par jour. On ne parle plus que d'elle dans toute la ville. Oui, c'est la bonne qui l'a envoûtée. Elle va mourir un jour, cette petite, avec le ventre transpercé.
41:24
Tu veux communiquer avec les enfers ? Je peux t'y aider.
41:31
26 novembre 1781.
41:33
Encouragée par sa femme, le docteur dépose une plainte contre Alain Gueldi. Le conseil protestant ordonne que la domestique soit immédiatement ramenée par un gendarme à Glaris. Alain Gueldi ne sait rien dans un premier temps de tout cela. Elle a trouvé refuge chez une parente, Catherine Gueldi, dans le Werdenberg.
41:52
Pendant ce temps, l'état de la petite Anna Maria ne cesse de s'aggraver. Elle continue de cracher des épingles, elle a des convulsions et souffre à présent atrocement d'une paralysie de la jambe gauche. Madame Choudy a réengagé une ancienne servante pour s'occuper de l'enfant mourant. Heureusement pour la domestique boitante et âgée, pendant la nuit, la petite Anna Maria a un sommeil profond que les esprits maléfiques n'arrivent point à perturber.
42:18
Ce qui lui arrive n'est pas naturel.
42:22
Ah, mes yeux.
42:22
Réfléchis.
42:25
À quoi ?
42:25
Mais réfléchis-tant.
42:27
Aucune pensée ne me vient.
42:29
C'est l'ouvre d'une sorcière, c'est évident.
42:31
Quelle sorcière ? Qui fait tout cela ? Qui ? Depuis le début de cette affaire, la maison de Choudi est devenue un cabinet de curiosité pour toute la région. On cherche, par tous les moyens, à se faire inviter par les propriétaires afin d'avoir la chance peut-être d'assister à l'apparition d'une nouvelle épingle. On ajoute des chaises dans la chambre de l'enfant, devenue une petite salle de spectacle pour privilégier, qui alimente ensuite dans toute la région les histoires de sorcellerie les plus folles, amplifiant et déformant ce à quoi ils avaient assisté.
43:07
Mon Dieu, ma chérie, allez chercher Johan !
43:22
Le docteur Chudy se retrouve à présent dans une situation bien délicate. Malgré tous les soins prodigués, vomitifs, laxatifs, clistères, l'état de sa fille ne cesse d'empirer. Serait-il donc lui aussi un charlatan ? Pourquoi les médicaments n'ont aucun effet sur la petite ? Plus la rumeur enfle, plus sa réputation se dégonfle.
43:48
Au moins, elle ne souffre plus.
43:50
Je ne comprends pas. Je ne connais pas ses symptômes. Je lui donnerai un purgatif demain. Comment a-t-elle bien pu avaler ses épingles ?
43:58
Vous vous posez encore la question ? Mais quand même !
44:01
Les épingles étaient dans sa tasse. Elle ne s'est pas avalée.
44:04
Johan, ça fait déjà trois épingles qu'elle crache. Il ne faut pas chercher d'explication scientifique. Je ne pense pas que ce soit possible. Vous l'avez entendu crier, oui ou non ?
44:13
Crier.
44:15
Anna, Anna ! Elle montre sa chambre, elle dit « Pourquoi me fais-tu ça ? Je ne t'ai rien fait !
44:25
» Elle ne parle que d'elle, elle est possédée.
44:26
Elspeth, j'ai renvoyé cette sorcière, que voulez-vous que je fasse de plus ? Le 9 décembre, Johan Choudi sollicite à nouveau le conseil pour obtenir une intervention ferme. Il faut sauver sa fille et sa renommée.
44:39
On fait venir à la maison le docteur Joe Marty, le médecin le plus progressiste de Glaris. Il trouve une fillette mal en point, mais ne trouve pas l'explication rationnelle valable à son étrange maladie, d'après ce qu'il dit dans son rapport du 13 décembre 1781.
44:56
Je n'ai appris que ce soir que le monde devient fou à cause de cette sottise. Monsieur, j'ai moi-même examiné 26 autres créatures qui ont avoué leur connivence avec le diable, car elles ont avoué. Et pourquoi pas, si avouer leur évite la corde, avez-vous pensé à cela ?
45:10
Selon certains bruits, vous ne croiriez pas à l'existence de sorcières en ce monde, est-ce vrai ?
45:14
De son côté, le pasteur note précisément dans son carnet les événements de la journée. Par exemple, le 18 novembre, l'enfant a expulsé trois épingles par la bouche, accompagnés de douleurs atroces, de convulsions violentes, de glaires, de biles ou encore de sang.
45:31
Depuis le début de la crise, la petite a recraché 106 épingles. Il y en a des petites, des grandes, on trouve aussi des petits clous de laiton. Et il ajoute. Le 15 et le 16 décembre, l'enfant a vomi trois morceaux de fil de fer. Toutes ces émissions sont accompagnées de cris et de gémissements qui implorent la présence d'Anna. L'enfant voit la bonne aussi bien en état d'éveil qu'en dormant.
46:00
Il est temps à présent pour le pasteur de réciter à voix basse une prière. Je t'implore, Seigneur Tout-Puissant, fais cesser ce tourment. Anna Goeldy apprend qu'on tente de la retrouver. Elle se sent comme une bête traquée. Sur le conseil d'un paysan, elle quitte la Penzel pour le Togenburg. Je vous trouverai une nouvelle situation, que j'espère vous voir acceptée.
46:30
Quand vous m'intimerez l'ordre de partir, je serai prête.
46:34
Suis-je vraiment obligé de perdre l'employé loyal que vous êtes ?
46:38
Vous le devez.
46:40
Nous sommes bons amis, n'est-ce pas ?
46:43
Oui, monsieur.
46:44
À Degershen, elle apprend qu'à l'auberge de Jacob Zublin, on cherche une domestique. Pour ne pas éveiller les soupçons, Anna se présente à son nouveau patron sous le pseudonyme de Marie. Et par sécurité, elle donne un faux nom aussi. Mais les taux se resserrent autour de la sorcière. Le 25 janvier 1782, la chancellerie protestante de Glaris fait paraître un avertissement qui devra être entendu dans toute la région.
47:13
Le voici.
47:14
L'honorable canton de Glaris, de confession protestante, offre sans couronne à quiconque découvrira et remettra à la justice la dénommée Anna Guldi, ci après décrite. Elle a commis ici un acte monstrueux sur la personne d'un enfant innocent de 8 ans en lui faisant absorber par des voies mystérieuses une quantité d'épingles et d'autres objets.
47:41
Anna Guldi, âgée de 40 ans environ, de stature forte et grande, visage rond et rougeau, cheveux noirs ainsi que sourcils, a des yeux un peu maladifs, le plus souvent rougis. Son aspect est abattu. Elle s'exprime dans le dialecte de Zenfalt. Porte une jupe couleur mode, une robe bleue et une à rayures. Par dessous, un jupon ajouré.
48:09
Une veste damassée, des bas blancs, un capuchon noir sous lequel elle a une coiffe blanche. Enfin, elle porte un ruban de soie noire.
48:21
La description est si précise qu'il ne faudra que quelques jours pour que l'on retrouve la malheureuse fugitive.
48:29
C'est avec les mains liées qu'au cœur de l'hiver, Anna va traverser pendant deux jours et une partie de la nuit collines et vallées enneigées. Les gendarmes n'osent pas la toucher car avec une sorcière, on ne sait jamais ce qu'il peut vous arriver.
48:44
Nous devons trouver de la lumière dans nos ténèbres. Demain, nous jeûnerons la journée du rang pour nos péchés.
48:52
À Glaris, les pros et les antis attendent fiévreusement le retour de la domestique. Sous l'aventoie de l'hôtel de ville, une foule agitée et curieuse est venue voir l'ensorceleuse. Une femme, lui, crache au visage, une autre l'insulte.
49:23
Nous vous jetterons dans un cachot dont vous ne sortirez pas vivante. Et Dieu se détournera de votre arme avec dégoût.
49:29
On enferme la prisonnière au dernier étage de l'hôtel de ville. Et puis, plus rien ne se passe. Pas d'interrogatoire, pas de visite. Pendant plus de trois semaines. Dans les étages du dessous, les débats sont interminables. Qui va juger cette affaire ? Avec quels moyens ? Des cercles d'influence se forment.
49:51
Il est enfin décidé que le conseil de l'église protestante, Glaronaise, pourtant compétent sur les seules affaires de la sphère privée, sera chargé de la procédure. En résumé, nous avons 50 tchoudis contre une bonne sans défense.
50:04
La Bible parle de sorcière alors.
50:05
Monsieur, je suis une femme de bien. Je le sais. Si vous pensez que je ne peux que faire le bien ici-bas, être en secret lié à Satan...
50:16
Alors je vous déclare que je ne crois pas aux sorcières.
50:18
Le trésorier Jost Haidt et le bailli Haidtman seront juges. Kubli de Nestal est commis au procès verbal.
50:26
Clarisse va pouvoir devenir le théâtre d'une mise en scène grotesque entre le bien et le mal. Une vision dualiste qui élude bien des questions et qui soustrait aux yeux des naïfs et des curieux une lutte des classes et une guerre des sexes cupides et sordides. Dans ce simulacre de justice, Anna Gueldi joue le plus mauvais rôle.
50:48
Une première condamnation pour un fanticide dans le comté de Saxe. Des rapports hors mariage, des pratiques de sorcellerie et un pacte avec le diable. Sans oublier qu'elle est une femme de basse extraction qui ne sait ni lire ni écrire. Et elle n'est même pas de Glaris. Sans même avoir débuté, il est facile de deviner l'issue du procès tant le rapport de force est déséquilibré.
51:14
Il y a dix commandements de Dieu.
51:17
En savez-vous un seul ? Vous avez menti devant ce tribunal. Je dis que vous mentez à la cour. Est-ce la vérité ?
51:26
Je ne suis pas sorcière, moi. Et le diable le sait, ça !
51:33
Mangez, si vous ne voulez pas finir la peau sur les os.
51:36
Anna attend pendant de longues heures sur sa paillasse, entre espoir et désillusion. Elle tente de comprendre ce qu'elle a fait de mal, ce qu'on lui reproche exactement, quand, tout à coup, la porte de sa jaune grince.
51:48
Qu'ont-ils dit là-haut ?
51:51
Rien qui vaille pour vous.
51:55
A-t-on prouvé mon innocence ?
51:57
Ils viennent d'interroger M. Choudi. Certains disent que vous aviez une liaison.
52:03
Mais votre maître dément toutes ces choses.
52:05
Ils veulent me réduire au silence.
52:07
Cette nuit-là, Anna n'a plus qu'une seule personne à qui parler. Une seule personne qui puisse l'aider. Dieu. Une prière, à voix basse, quelques rares larmes coulent et les yeux se ferment.
52:30
Le matin du vendredi 11 mars, l'agent Bloomer réveille Anna. Le 11 mars est un jour particulier. La petite Anna Maria a 9 ans aujourd'hui.
52:41
La petite est dans un triste état. Le conseil au nom du docteur Choudy vous demande si vous pouvez y faire quelque chose.
52:48
Comment puis-je l'aider alors que je ne lui ai rien fait ?
52:53
Vous êtes l'auteur sans aucun doute du mal survenu à la petite. Et si vous niez, le bourreau vous entreprendra
53:06
Anna accède à la requête de la famille Chudi qui souhaite qu'elle annule le sortilège, qu'elle guérisse la petite.
53:31
On amène donc discrètement la petite fille infirme jusqu'à l'hôtel de ville. L'huissier demande à ce qu'on verrouille les portes et que les volets soient fermés. C'est dans ce huis clos éclairé par quelques bougies que se joue la santé de la petite fille et le sort d'Anna. Anna indique qu'elle n'a besoin de rien. Seules ses mains et ses prières sont nécessaires. Le greffier note tout ce que dit Anna.
53:55
Ma pauvre enfant, j'ai cru que c'était en dedans que tu souffrais.
54:02
Je ne savais pas que ta jambe était comme ça. Tu ne peux donc plus bouger ? Laisse-moi toucher ta jambe, tu veux ? Si on me prend pour une sorcière, que je t'aide au moins.
54:15
Un rayon de lumière permet à Anna d'observer le pied gauche complètement recroquevillé sur lui-même de la jeune fille. La tentative de guérison dure plus de deux heures. Deux heures pendant lesquelles la sorcière invoque les cieux, manipule la jambe endolorie de la petite glaronnèse.
54:32
La commission d'honneur constate qu'Anna Maria, malgré les massages, les torsions est restée calme, alors que par le passé, elle hurlait dès qu'un docteur voulait la toucher.
54:43
Ça te fait mal ? Oui.
54:48
N'aie pas peur, mon enfant. Je ne te veux aucun mal. À t'en voir.
54:51
Il est 23h quand on ramène la sorcière dans sa petite prison. Les 12 et 14 mars au soir, on répète les tentatives de guérison. L'agent rapporte que la jambe est plus souple et longue qu'auparavant. Mais la petite ne peut toujours pas se tenir debout ou marcher.
55:08
Petite gosse !
55:12
Le 15 mars, tard dans la soirée, on emmène Anna chez les Tchoudis. Elle est sous bonne escorte policière, impossible de s'échapper. Anna entre par la porte de service, elle retire le bas de l'enfant et commence une nouvelle série de prières et de manipulations. Tu peux bouger ta jambe vers l'avant ?
55:29
Voilà, comme ça. Bien. Bien.
55:39
Un énorme bruit de craquement résonne dans toute la pièce. C'est un miracle. La petite fille se tient à présent debout. Anna, elle, tient à peine sur ses jambes. Elle est totalement épuisée. Je vous le dis, femme.
55:55
La vie est le don le plus précieux que Dieu nous fait.
55:59
Aucun principe aussi glorieux soit-il ne peut justifier qu'on vous en prive. Madame Chudy est soulagée. Son enfant ne souffre plus. Le père, lui, est en retrait. Il apprécie en demi-teinte cet exploit d'Anna, car maintenant tout le monde va savoir que le bon docteur de la ville n'a rien pu, n'a rien su faire pour sauver sa propre fille, alors qu'une simple bonne analphabète réalise des prodiges avec l'aide des cieux et de ses mains.
56:27
Ce camouflet attise des envies de vengeance.
56:39
On ne sait pas si en rentrant à l'hôtel de ville, Anna se pense tirée d'affaires ou si elle mesure la gravité de la situation. Car cette guérison inexpliquée confirme qu'elle a bel et bien un pouvoir secret. Le piège se referme.
56:57
21 mars 1782, débute le premier interrogatoire. Une question en chasse l'autre. Anna réaffirme en regardant le conseil droit dans les yeux qu'elle n'a pas mis d'aiguille dans les tasses de lait.
57:10
Anna Gueldi, née à Zenwald d'un père nommé Adrien et d'une mère nommée Rosina Buller, vous avez à ce jour 48 ans.
57:21
Confirmez-vous ?
57:23
Oui, monsieur le juge.
57:25
Le tribunal protestant que je préside aujourd'hui a pris acte des faits et des événements passés. En ce qui concerne Anna Maria, confirmez-vous les accusations portées contre vous.
57:38
Je n'ai pas mis les épingles dans le lait.
57:41
Je le jure. Pendant son procès, un nom est cité, celui de son ami Rudolf Steinmüller, le vieux serrurier. Il aurait donné à un léquerli empoisonné à Anna, qu'elle aurait ensuite donné à la petite fille le jour de la kermesse.
57:56
Selon les médecins, le mal viendrait d'un biscuit donné à l'enfant le jour de la kermesse. Avouez-vous avoir donné cette chose à la fille du docteur ?
58:09
Oui, j'avoue.
58:10
Quand et comment ?
58:12
Le dimanche de la kermesse.
58:14
Est-ce le diable qui vous a donné le biscuit ?
58:18
Le 29 mars au matin, on fait comparaître à présent M. Choudi et sa fille Anna Maria qui traversent seule la salle sans aucune difficulté. On demande à l'enfant de répondre à une question. Qui t'a donné un biscuit à la kermesse ?
58:35
M. Choudi et sa fille Anna Maria.
58:39
Grâce à Dieu, elle marche à nouveau. Messieurs les jurés, mon enfant tient sa guérison de l'action énergique de la justice.
58:49
Nous vous en remercions.
58:51
Ma petite, c'est bien Anna qui t'a donné le biscuit.
58:56
Non, monsieur, c'est son ami.
59:01
Et elle pointe avec son doigt à un vieux monsieur, c'est Steinmüller. Il est arrêté et fait prisonnier.
59:13
L'affaire se complique. Une sorcière, une guérison subite, de la magie noire, un vieux serrurier complice, toute la ville est en émoi. Les rumeurs les plus folles se propagent de boutiques en domestiques. On se querelle dans les rues sur l'issue à donner à ce procès, pendant que dans la salle des audiences, le conseil tente mollement de démêler le faux du vrai.
59:37
Faisons tous silence !
59:41
Vous savez que le bruit se répand d'un esprit qui nous arrive de l'enfer, de cet haïssable ennemi de Dieu et des chrétiens, le diable.
59:52
Pendant les interrogatoires du 30 et 31 mars, Steinmüller déclare n'avoir rien à faire avec cette histoire de sorcellerie. Le dimanche, il n'était pas à la Kermesse, mais à l'église.
60:04
Il y a un prodigieux danger à traquer les esprits dissolus. Cela m'effraie.
60:10
Le 4 avril, les interrogatoires sont remplacés par ce qu'on appelle une mise à la question. Une tâche qui revient au bourreau Volmar de Ville. Sa mission, attacher la prisonnière sur une chaise et lui présenter divers objets de torture afin de la faire parler. Ou plutôt, de lui faire avouer n'importe quoi par une cérémonie d'intimidation plus que persuasive.
60:36
Le bourreau demande à nouveau, est-ce Steinmüller qui a fait le Leckerli ? Anna répond que oui.
60:44
Je veux ouvrir mon âme ! Je veux la lumière de Dieu ! Je veux le doux amour de Jésus ! Oui, j'ai dansé pour le diable !
60:54
Je l'ai vu ! J'ai signé son livre noir ! Je veux revenir à Jésus ! J'embrasse sa main !
61:01
Coup de théâtre ! On amène le vieil homme dans la chambre de torture !
61:08
Anna se rétracte, Steinmüller lui pardonne. Alors, si Steinmüller est innocent, c'est bien le malin qui t'a aidé. Anna a la troisième mise à la question, confiant que le diable y est pour quelque chose. Puis se rétracte à nouveau et revient sur l'histoire du Leckerli confectionné par Steinmüller.
61:25
Sorcière, vois-tu cette tige chaude ? As-tu envie que je l'applique sur ton dos ? Non, je vous en conjure. Alors, à vous ! Qui t'a donné les choses ? Prétends-tu toujours que c'est Steinmüller qui a fait le biscuit ?
61:44
Oui. Exaspéré, le conseil ordonne qu'on passe de la torture psychologique à la torture physique. On hisse le corps nu de la détenue en haut d'une échelle, on va la lester avec un énorme caillou attaché à ses pieds. Elle est à bout de force.
62:00
Le 8 mai 1782, la séance de torture est encore plus violente. On va la faire parler à l'aide d'une pince chauffée à blanc. Les cris qu'elle pousse sont effrayants.
62:11
Mais c'est toi qui lui en as donné l'ordre.
62:18
Non.
62:21
Avoue-le, ça s'est passé sous tes ordres et ceux du diable.
62:31
L'histoire fait grand bruit dans la région. Le pasteur de Glaris reçoit le 19 avril 1782 une lettre du chef suprême de l'église réformée. On vient de lui rapporter qu'il se passe d'étranges choses dans la petite ville de Glaris. Un procès pour sorcellerie. L'antiste zuriquois qui tient sa réputation ne souhaite pas être entaché par une telle affaire. Il en appelle au discernement et à la raison, à un peu d'humanité et de réflexion.
63:00
Il ne souhaite pas qu'une nouvelle chasse aux sorcières contamine tout le pays. Mais rien n'y fait. Le progrès, la science, l'humanisme n'arrivent pas à faire entendre raison à l'homme lorsque celui-ci est tourmenté par ses peurs et ses émotions.
63:15
De grâce, ne cherchons pas la sorcellerie de ce genre de méfait. Mais vous ne comprenez donc pas, monsieur.
63:21
Une corte d'esprit pervers et pernicieux gouverne l'âme de ses enfants. Mettez-y le haut là !
63:27
Il faut porter le fer dans la plaie. Dites la vérité d'emblée.
63:30
Jusqu'ici, le serrurier a réussi à détourner les questions pièges en posant des contre-questions pleines d'humour. Le 3 mai, il réclame d'être à nouveau mis en présence d'Anna. Une nouvelle confrontation est organisée. Sous la pression de sa femme, le serrurier passe à l'offensive, insulte la bonne et lui jette sa chaussure au visage.
63:52
Comment imaginer que je puisse vous prendre en pitié ?
63:56
Je vous ai en horreur.
64:00
Cette affaire n'en finit plus. On ordonne de faire fouiller la maison de Steinmüller et on découvre un livre de sortilège. Le prisonnier sous la menace d'une séance de torture avoue qu'il a bel et bien confectionné le lait curly en utilisant de la sorcellerie. Vous connaissez le délomé la nicotine ?
64:18
J'en ai entendu parler. C'est un mythe, n'est-ce pas ? Un livre qu'aurait écrit Satan lui-même. Pas un mythe. L'ouvrage a existé.
64:26
Acculé, terrorisé, manipulé, Steinmüller est retrouvé pendu dans sa cellule le 12 mai. Le Conseil se réunit à la hâte pour prononcer une condamnation par contumace.
64:49
Le serrurier est jugé coupable d'empoisonnement. Le bourreau emporte son cadavre à l'échafaud de la Reichstrasse. Il aura la main droite coupée et clouée à la potence. Les biens de Steinmüller sont confisqués, puis vendus. Les bénéfices de la vente tomberont directement dans l'escarcelle du canton de Glaris.
65:18
À présent, que faire de la prisonnière ? La remettre au bourreau ? L'enfermer à vie ? La condamner aux travaux forcés ? Le conseil souhaite vite s'en débarrasser. Cette histoire de suicide divise encore un peu plus la population. Les tchoudis ont peur que cette affaire leur échappe et qu'elle se retourne contre les autorités.
65:39
On commence par soigneusement éviter le mot de sorcière dans tous les procès-verbaux. Il y aurait-il comme un début de sentiment de culpabilité chez les représentants de la justice et de la vérité ?
65:51
Allons, femme ! Vous voyez bien, nul profit ne sortira plus de cette conspiration que vous fomentez. Passerez-vous aux aveux avec lui ?
66:01
Rien de cela n'est vrai ! Rien n'est vrai ! Comment puis-je vendre mon âme ?
66:06
Après 17 semaines et 4 jours de détention, de témoignages, de séances de torture et de délibérations, Anna Gueldi est condamnée à mort.
66:16
Anna Gueldi, ici présente, après 17 semaines et 4 jours de détention, où vous fûtes la plupart du temps enchaînés et liés, vous avez reconnu, au cours d'interrogatoires, avec et sans contrainte, avoir nuit à Anna Maria, la deuxième fillette du juge Chudy, avec qui vous vous étiez fâchés dans l'intention très méchante et avouée de la rendre infirme.
66:46
Le conseil vous juge sous serment au titre d'empoisonneuse.
66:52
et vous condamne pour juste punition de votre délit et afin que vous serviez d'exemple aux autres, à être remise au bourreau, conduite sur la place publique de Glaris, où vous serez exécuté au moyen de l'épée. Votre corps sera enfoui sous l'échafaud et vos biens confisqués.
67:18
Le 13 juin 1782, la population de toute la région a cessé le travail pour venir assister au spectacle morbide. Une foule serrée s'entasse autour de l'échafaud pendant que des boulangers distribuent du pain frais. Une vieille coutume veut qu'on offre du pain aux plus démunis lors d'une exécution.
67:36
Je ne suis pas une sorcière, vous irez tous bouler en enfer !
67:47
Dans un silence de mort, le bourreau lève son épée, un bruit sec, une tête tombe.
68:00
Ainsi mourut celle qu'on appelle la dernière sorcière d'Europe occidentale, qu'on préféra décapiter plutôt que de brûler pour éviter tout amalgame avec le passé. Et pourtant, en ce printemps 1782, c'est bien un procès pour sorcellerie auquel on vient d'assister.
68:19
Jamais je ne mettrai mon nom sur cet acte. Pourquoi ? Pensez-vous renier votre confession une fois libérée ?
68:25
Je ne veux rien renier, Excellence. Alors expliquez-moi pourquoi vous ne voulez pas... Parce qu'il s'agit de mon nom, Monsieur. Parce que je n'en aurai jamais d'autre de mon vivant. Parce que je mens et que ma signature l'atteste.
68:45
parce que je ne vaux pas la poussière des semelles de ceux que vous avez pendus !
68:50
» Malgré le coût élevé de la procédure, les juges touchèrent de l'argent. Le docteur Choudi n'eut rien à débourser. Les 16 doublons d'économie d'Anna ont été saisis. Cette sale affaire allait faire ensuite le tour de l'Europe.
69:12
entre consternation et indignation. Chacun y va de son petit mot satirique, voire même cynique. Dans un article paru le 4 janvier 1783, dans le Reichspot Reuters, on utilise pour la première fois le terme de meurtre judiciaire. Les mois sera hélas de courte durée et arrivera un peu tard. Les originaux des actes du procès vont rapidement se volatiliser afin qu'on ne puisse plus réouvrir ce dossier et condamner Anna Goldie au déshonneur pour l'éternité.
69:46
Ici, l'atmosphère est de plus en plus étouffante. Comme on pouvait s'y attendre, les Glaronnais ont exécuté aujourd'hui la sorcière Anna Guldi. La pauvre femme ne tenait plus debout. Je l'ai vue soulever le bas de sa jupe au moment de monter sur l'échafaud. Ses pieds étaient marqués de plaies noires. Tous ses membres disloqués, brisés. Mon Dieu, que lui ont-ils fait ?
70:12
J'ai ressenti une tristesse immense en la voyant ainsi, Steiner. C'était l'image de la souffrance. Toute l'aura diabolique que les gens, que nous tous, avions construite autour d'elle, cette aura s'était envolée. Elle avait l'air fragile, humble et si terriblement humaine.
70:36
Dans notre inconscient collectif, la Suisse est une nation neutre, avec un peuple pacifique. Mais la Confédération helvétique a connu, tout comme ses voisins européens, des heures sombres et sanglantes, comme celle de la chasse aux sorcières, dont l'un des foyers les plus actifs et virulents fut la région des Alpes.
70:54
De cette époque où la superstition et la manipulation ont pris le pas sur la prudence et la raison, il nous reste quelques chiffres. Edifiant, terrifiant. 10 000 procès en Suisse pour pratique de la sorcellerie. 6 000 exécutions. Et on ne tient même pas compte ici des personnes qui se sont suicidées ou qui sont mortes en prison.
71:14
Mourir bien, mourir mal. Vous n'êtes jamais tenté d'avouer que vous êtes une sorcière. Vous diriez que vous montez à cheval sur un balai ?
71:25
Ça serait si bête que ça ne serait même plus un mensonge.
71:30
3 000 personnes traduites en justice pour sorcellerie et 2 000 exécutées publiquement dans le pays de Vaud. 70 exécutions pour Genève. Entre 1429 et 1731, Fribourg a jugé 500 sorciers et sorcières. Il y aura 300 exécutions, surtout des femmes.
71:55
Si au début de cette grande folie, il y a la toute puissante Église, qu'elle soit catholique ou protestante, qui juge et condamne pour hérésie, puis pour pratique de sorcellerie, c'est ensuite les autorités laïques qui prennent le relais au XVIe et XVIIe siècle.
72:11
Il est écrit nulle part que les juges soient infaillibles, mais il est écrit dans la loi que leurs sentences doivent être exécutées.
72:18
Si vous êtes innocent, pardonnez-moi.
72:20
Des juges laïcs qui se révèlent bien plus cruels et fanatiques que Rome afin d'assurer l'ordre public et la discipline sociale, souligne Catherine Houtz-Trempe, spécialiste des hérésies et de la chasse aux sorcières.
72:34
C'est un fait, la Suisse, dans ses frontières actuelles, détient un bien triste record. Le record européen de procès et d'exécution pendant la chasse aux sorcières. La Suisse a brûlé dix fois plus de sorcières que la France, cent fois plus que l'Italie.
72:51
« Ne versez point de larmes pour le démon. Une fois encore, nous sommes réunis pour un combat mortel.
73:01
»
73:01
Ils pensaient savoir comment chasser le mal.
73:06
Louons Dieu pour notre clairvoyance. Louons les innocents pour leur sacrifice.
73:14
Mais il faut être prudent quand on combat le mal.
73:20
La dernière personne condamnée à mort à Genève pour sorcellerie est une femme, Michée Chaudron. Le 6 avril 1652, elle est brûlée vive sur la place publique sous les regards approbateurs des représentants de l'église réformée. La dernière personne condamnée à mort à Fribourg pour sorcellerie est une femme, Catherine Repon, alias Catillon. Elle est brûlée vive en 1731.
73:46
La dernière personne condamnée à mort dans le Valais pour sorcellerie est une femme, Jeanne-Françoise Aubert de Beauvernier. Elle est brûlée vive en 1731.
73:58
La première personne jugée pour sorcellerie en Europe est aussi une femme, Jeanne de Brigue. Le Parlement de Paris la condamne au bûcher. Elle est brûlée vive le 19 août 1391.
74:09
Une fois encore, nous sommes rassemblés pour restaurer l'innocence. Nous brûlons cette sorcière pour triompher du mal !
74:18
Non ! Non ! Pas ça ! Pas ça ! Ne la laissez pas regarder ! Nous brûlons cet enfant pour combattre le démon ! Ce n'est qu'une enfant ! Ce n'est qu'une enfant ! Mais enfin, vous êtes complètement malades ! Relâchez-la !
74:34
Relâchez-la !
74:40
Quatre siècles plus tard, la dernière personne jugée pour sorcellerie en Europe, c'est Anna Guldi, dont vous connaissez à présent l'histoire.
74:48
Je lui ai promis qu'ils seraient tous engloutis dans son rêve le plus noir.
74:58
Et après Anna, il se passe quoi ? Et bien rien, car le devoir de mémoire est un exercice exigeant et douloureux. Il est tellement plus aisé de glorifier les héros du passé que d'exhumer des listes de noms de personnes innocentes et exécutées.
75:14
Et pourtant, la fumée des sorcières brûlée est encore dans nos narines et dans nos archives qui aujourd'hui ne représentent qu'une infime partie de ce qui s'est passé. Bon nombre de dossiers ont été égarés ou volontairement détruits. C'est pour cela que les chiffres donnés concernant les exécutions et les procès sont approximatifs et sûrement minorés.
75:35
Qu'ils reviennent avec un avocat ! Je viens de signer 17 arrêts de mort !
75:40
Laissez un avocat présenter sa cause ! Pour un homme d'aussi terrifiant savoir, vous êtes bien balbutiant.
75:46
Pendant des dizaines d'années, c'est la loi du silence qui s'impose, avant qu'un premier soubresaut de réhabilitation apparaisse sous la plume de l'auteur français Jules Michelet. Il écrit en 1862 un essai intitulé « La sorcière ». C'est une vision romantique de la magicienne qui colle bien avec le XIXe siècle. Rédigé en quatre mois, le texte est inspiré par le martyr d'une sorcière de Toulon.
76:11
« Aucun des chrétiens de cette ville ne daigna nous recueillir parce qu'on savait que ma mère pratiquait la sorcellerie. Elle nous transmit d'ailleurs son savoir. »
76:22
Cent ans plus tard, la sorcière est de nouveau bien aimée. Par exemple dans une série à la télé. La marque du diable est donc remplacée par une marque de sympathie.
76:33
Chérie, je n'ai pas approché ta conscience un seul instant aujourd'hui. J'ai passé l'aspirateur dans toute la maison, j'ai fait le ménage, la vaisselle et j'ai préparé le dîner.
76:40
Ça a dû te fatiguer.
76:42
Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
76:43
Je sais parfaitement comment tu fais la vaisselle et baoum le ménage et tu fais le dîner.
76:51
C'est pas vrai, je n'ai ni baoum baoum ni ding ding ni rien de ce genre. Ce sont là des mains de ménagère avec des ongles cassés.
76:57
Des historiens s'intéressent à son histoire et aux nombreuses persécutions perpétrées dans toute l'Europe au XVIe et au XVIIe siècle. Il y a Carlo Ginzburg qui consacre à la fin des années 50 sa thèse à l'histoire de la sorcellerie.
77:12
Ceux qui aident le démon doivent être purifiés par les flammes qui les ont engendrées.
77:18
En 1968, Robert Mandroux publie une thèse sur la chasse aux sorcières intitulée « Magistrats et sorciers au XVIIe siècle en France, une analyse de psychologie historique ».
77:30
Dans les années 70, le féminisme militant se réapproprie l'image de la sorcière pour en faire un élément positif, un symbole fort d'émancipation et de liberté. En 1973, sort le livre « Sorcières, sages-femmes et infirmières », premier essai à raconter la persécution des sorcières, non plus en les considérant comme des coupables, mais comme des victimes.
77:54
Je serai pendue par le cou et je mourrai dans l'ignominie.
78:00
Je n'aurais rien eu de cette vie. Pas même le sourire de mon enfant.
78:05
Le terrain a été préparé pour qu'enfin Anna Gueldi puisse revenir. Elle le fera dans un premier temps avec l'aide d'Evelyne Hasler, une écrivaine suisse née là où est morte Anna Gueldi en 1782, la commune de Glaris.
78:25
En tant qu'étrangère, Anna aurait dû être jugée par un tribunal neutre.
78:31
Mais c'est devant un tribunal protestant, composé d'amis et de membres de la famille de M. Choudy, devant une assemblée de 60 hommes, qu'elle fut condamnée. Anna n'avait aucune chance.
78:43
En 1982, elle publie le roman Anna Goldin, « Let's say, excès », la version traduite en français, « Anna Goldin », « Dernière sorcière », sortira deux ans plus tard.
78:54
En 1991, la réalisatrice Gertrude Pincus sort un film basé sur le livre d'Evil Nassler. Son livre, Anna Goldin, la dernière sorcière. Durant la décennie suivante, c'est un certain Walter Hauser qui va s'intéresser de près à l'histoire d'Anna Goldin. Plus que ça en fait, il va se passionner pour l'affaire Anna Gueldi et pour cause Walter Hauser et Glaronet, journaliste et avocat de formation.
79:22
La lutte contre les sorcières, elle, était un fait de tradition, même dans l'église protestante. Calvin avait prêché au sujet de la femme d'Andorre, La Bible nous enseigne qu'il y a des sorcières et qu'il convient de mettre à mort les magiciennes.
79:39
C'est en 2004 que tout commence. Et ce qui commence, c'est une enquête intense, passionnante, qui va durer trois années et aboutir à la sortie d'un livre intitulé « Anna Gueldi, assassinée par la justice ». C'est un ouvrage de 180 pages qui va jouer un rôle majeur dans la réhabilitation de celle qu'on appelle « la dernière sorcière d'Europe ». On y retrouve des documents inédits, oubliés ou peut-être même volontairement cachés comme ceux de deux journalistes allemands de l'époque dont l'un avait fait le déplacement à Glaris juste après la décapitation.
80:16
On apprend aussi que le conseil évangélique qui a jugé la servante n'avait aucune compétence légale pour le faire et qu'Anna avait déposé en 1781 une plainte pour harcèlement sexuel contre son employeur.
80:31
Le respectable docteur Choudi, qui, pour étouffer cette affaire, devait à tout prix en créer une autre.
80:37
Tu as saisi le cœur du problème, il me semble. De quoi parles-tu ? D'Anna Guldi, de son pouvoir de séduction. Tu n'as pas entendu les rumeurs ? Mais quelles rumeurs ? Tout le monde dit que Choudi a couché avec elle, qu'elle serait même enceinte. Ça l'embête beaucoup, évidemment.
80:51
Le livre de Walter Hauser est en tête des ventes lors de sa sortie en juin 2007. Profitant de cette médiatisation inattendue, le journaliste va créer la fondation Anna Goldie dans le but d'ouvrir un musée consacré à la servante afin d'exposer de façon permanente les documents qu'il a rassemblés pendant son enquête. Un rêve un peu fou qui va devenir réalité le 22 septembre 2007.
81:17
Cette mise en lumière soudaine de cette ancienne histoire de sorcellerie fait grand bruit dans le canton de Glaris. Walter Hauser souhaite aller encore un peu plus loin. Il fait une demande officielle pour qu'Anna soit réhabilitée. En 2008, des politiciens cantonaux de tous les partis, dont un sénateur radical, soutiennent cette demande dans le but de faire annuler la sentence prononcée en 1782. La demande est acceptée.
81:46
Voici un extrait d'un article du journal Le Monde, daté du 4 septembre 2008 et signé Agathe Duparc. Anna Guldi, une Suissesse, vient d'acquérir le titre de première sorcière réhabilitée en Europe par un parlement.
82:04
Mercredi 27 août, les députés du Parlement du canton de Glaris ont décidé à l'unanimité que cette servante, exécutée en 1782 pour avoir empoisonné au moyen d'aiguilles magiques la fille de son patron, était innocente. Mais même 226 ans après les faits, les choses n'ont pas été aussi simples. Le parti de droite l'UDC, le gouvernement glaronnet et les églises réformées catholiques ont fait pendant quelques mois de la résistance.
82:33
Mesdames, Messieurs, les députés, aujourd'hui, rassemblés dans ce lieu où Anna fut jugée, je vous demande de reconnaître l'assassinat commis par notre justice il y a 200 ans. Anna est la victime de l'étroitesse des mœurs de l'époque et de l'hégémonie de l'homme sur la femme. Voilà pourquoi moi, Walter Heuser, je demande en ce jour la réhabilitation d'Anna Goldie.
83:07
Hélas, d'autres femmes, d'autres victimes n'auront pas eu cette même opportunité d'être réhabilitées par les autorités. Le 16 octobre 2008, les députés Jean-Pierre Doran et Daniel De Roche demandent la réhabilitation de Catherine Repon, dite la cation. Condamné au bûcher le 15 septembre 1731.
83:28
Après examen de la motion, le grand conseil fribourgeois n'a pas souhaité qu'une réhabilitation juridique soit officiellement validée. Daniel de Roche conclura, qui ne connaît pas son passé, est condamné à le répéter.
83:42
Ainsi a commencé l'apocalypse. Et c'est ainsi que nous avons empêché la destruction du monde.
83:47
Nous avons tracé une ligne dans le sable et nous avons dit « Démon, tu ne passeras pas !
83:52
»
83:52
Mais le démon a de la malice. La fourberie est en lui. Il cherche encore à nous séduire par l'apparence d'une petite fille innocente.
84:01
Pour libérer le monde de ce démon, il faut brûler cet enfant !
84:19
Si tout comme Walter Hauser et de nombreuses autres personnes, votre cœur est proche de celui d'Anna Goldie et de toutes ses victimes de persécutions au nom de la loi divine ou de celle des hommes, voici quelques références qui pourraient susciter votre intérêt. Commençons par le musée Anna Goldie. Pendant dix ans, celui-ci se trouve à Molisse, à côté de la maison de la famille Zwicky, dans laquelle Anna a été servante. Mais depuis l'été 2017, il se trouve à Enanda.
84:49
L'exposition s'étend sur un espace de 600 mètres carrés, dans un bâtiment historique qui servait autrefois de tour de séchage pour l'industrie textile. La présentation s'articule autour des différentes étapes de la vie de la servante, en particulier sur son procès très bien documenté.
85:08
En février 2018, un mécène souhaitant rester anonyme a offert un million de francs au musée de la fondation Anna Gueldi, présidé par Walter Hauser. Chaque année, il est ouvert du mercredi au dimanche, d'avril à octobre. Plus d'informations sur annagueldimuseum.ch. Vous trouverez en librairie, aux éditions de l'air, le roman Anna Gueldi, dernière sorcière d'Evil Nasler.
85:36
Autre ouvrage très intéressant, disponible aux éditions Zone La Découverte, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, de la journaliste suisse Mona Cholet. Un livre qui rappelle la place centrale occupée par la Suisse dans la persécution infligée aux sorcières dès le XVe siècle. Dans un chassé-croisé entre l'actualité et le passé, l'écrivaine nous parle du combat de la femme, des femmes, pour vivre, ou plutôt survivre, dans un monde misogyne. Elle évoque les rebelles, les différentes, les indépendantes, les sans-enfants, les femmes âgées, opprimées, voire supprimées, parce qu'elles représentent une menace, parce qu'elles échappent à la définition de ce que doit être une femme dans un modèle de société structurée, sur la filiation paternelle, et encore aujourd'hui effrayée par celle qu'à l'époque, on accusait de sorcellerie.
86:31
Mon maître se permet des gestes déplacés.
86:33
Des gestes déplacés ?
86:35
Oui.
86:36
Vous voyez ? Des gestes ?
86:39
Et qui est votre maître ?
86:41
Monsieur Tchoudi.
86:42
Vous avez écouté dans cet épisode de Nuit Blanche quelques extraits de deux émissions de France Inter. Tout d'abord, « Autant n'emporte l'histoire » du 31 mai 2019.
86:52
intitulé « Anna Guldi, une sorcière au temps des Lumières » présenté par Stéphanie Duncan avec une fiction de Camille Azaïs réalisée par Christophe Hauquet. Cette émission sur l'affaire Anna Guldi est en libre écoute sur le site de France Inter. Tout comme l'émission de Fabrice Drouel, Affaires sensibles, du 6 septembre 2019, intitulée Anna Gueldi, sorcière ou bouc émissaire, avec une fiction écrite par Anne-Claire Jolin et Christelle Alvesmera et réalisée par Michel Sidoroff, dans laquelle Quentin Bayot interprète le journaliste suisse Walter Hauser qui prononce un discours persuasif et poignant devant les députés du canton de Glaris afin qu'Anna Gueldi soit réhabilitée.
87:39
Je me fais porte-parole de cette affaire obscure dans l'espoir d'y apporter mes lumières et d'éclairer les vôtres.
88:02
Le mot sorcière est porteur de tant de connotations négatives que beaucoup de gens se demandent pourquoi nous utilisons ce mot. Pourtant, revendiquer le mot sorcière, c'est revendiquer notre droit en tant que femme à être puissante, en tant qu'homme de connaître le féminin intérieur comme divin. C'est avec cette citation du livre The Spiral Dance de l'écrivaine militante, écoféministe et sorcière américaine Myriam Simos, plus connue sous le pseudonyme de Starhawk, que nous concluons cette nuit blanche sur la dernière sorcière condamnée à mort en Europe, Anna Gueldi.
88:40
Mais il reste une question sans réponse encore aujourd'hui. Comment sont apparus ces épingles et ces fils de fer dans les bols de café au lait, puis dans la bouche de la petite Anna Choudi ? S'agit-il réellement de magie noire, d'une supercherie orchestrée par la petite fillette de 8 ans pour se venger de la servante ? Et d'où provenaient ces petits objets alors que l'enfant au plus fort de la crise ne pouvait même plus sortir de son lit ?
89:10
Oui, l'histoire d'Anna Gueldi gardera à tout jamais une part de mystère, mais à bien y réfléchir, peut-être que de ne pas vouloir tout savoir nous rapproche un peu plus de la vérité.
89:22
Je viens vous conseiller de trouver le moyen de sauver votre vie. Vous direz que vos yeux sont aveugles aux esprits, que vous ne les voyez plus, et vous n'accuserez plus jamais personne de sorcellerie.
89:33
C'était Nuit Blanche, le podcast, à la réalisation Franck Pourprit, au micro Michael Marquet.
89:47
Une blanche couleur 3.